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On ne disposait pas encore d'édition bilingue des Œuvres complètes de Spinoza. Avec une équipe d'une dizaine de spécialistes européens, Pierre-François Moreau a entrepris ce vaste chantier. Entretien.
 
- Pourquoi faire une nouvelle édition de Spinoza aujourd'hui, en France ?
- Pierre-François Moreau. Pour trois raisons : époque, lieu et méthode. Une raison d'époque, tout d'abord : nous savons aujourd'hui beaucoup plus de choses sur les textes, la langue, le contexte que les précédents éditeurs (la dernière édition des Œuvres complètes, celle de Gebhardt, remonte au début des années vingt). Nous connaissons beaucoup mieux le néo-latin des philosophes du XVIIe siècle et cela nous permet de restituer la langue de Spinoza dans sa spécificité, sans la réduire arbitrairement aux critères du latin classique ; les travaux d'Akkerman ont été essentiels sur ce point. Nous connaissons aussi beaucoup mieux la culture sous-jacente qui nourrit l'écriture spinoziste : il écrit souvent en réutilisant des textes qu'il sait par cœur, de Térence ou de Sénèque - la comparaison de ces strates permet de mieux mesurer son effort de pensée et d'expression ; nous connaissons mieux, enfin, les conflits dans lesquels sa pensée a pris naissance et qui lui fournissent arguments et enjeux. Une raison de lieu ensuite : alors qu'elle a eu de très grands commentateurs, de Delbos à Gueroult, la France a toujours été à la traîne pour éditer et traduire Spinoza ; il n'y a jamais eu d'édition française (les traducteurs se sont appuyés sans contrôle sur les textes fournis, parfois longtemps auparavant, par les éditeurs néerlandais ou allemands) ; quant aux traductions (dont certaines sont honorables : celle d'Appuhn, par exemple, malgré ses limites), elles souffrent d'une méconnaissance des contextes et de la cohérence systématique, ce qui rend l'annotation souvent si défectueuse, pour ne pas dire scandaleuse. Sans parler du fait que certains textes (lettres, documents), disponibles depuis cinquante ans dans toutes les autres langues européennes, sont restés complètement ignorés des traducteurs français ! Une troisième raison, enfin, tient à la méthode : l'intérêt de faire une édition complète, c'est que cela force à prendre parti sur les relations des œuvres entre elles, à ne pas oublier toutes les autres au profit de l'Ethique, à découvrir, enfin, que le texte a une histoire. C'est cela que nous avons essayé de restituer. Il était urgent de donner enfin au lecteur une édition où l'établissement du texte, la traduction et l'annotation constituent ensemble un véritable instrument de travail et un outil pour la réflexion philosophique.
- Quels sont les principes qui ont guidé votre édition ?
- Tout d'abord : une édition qui tienne compte des acquis de la recherche - et pas seulement de la recherche française ; et qui indique, dans la mesure du possible, les failles qui restent à explorer par la recherche future. Deuxième principe : pas d'interprétation philosophique. Ce n'est pas le rôle d'un éditeur. Chacun de nous peut écrire par ailleurs, dans un livre qu'il signe, ce qu'il pense, lui, de la philosophie de Spinoza ; mais il est hors de question d'encombrer les marges de l'Ethique ou des Traités de nos interprétations. Il s'agit de fournir au lecteur le texte le plus rigoureux avec les variantes, la traduction la plus claire avec l'explicitation de ses choix, les explications sur l'histoire, la langue, les allusions et les horizons. En revanche - troisième principe - nous avons porté la plus grande attention à la cohérence du texte, comme le fait Spinoza lui-même qui passe son temps à indiquer " j'ai dit cela plus haut ", " je vais le démontrer maintenant ", " cette thèse a trois conséquences " ; nos notes visent souvent à reconstituer cette trame démonstrative, notamment dans le Traité théologico-politique, où elle est extraordinairement serrée - et si complexe que la plupart des contresens habituels des commentateurs viennent de ce qu'ils n'ont pas su en suivre le fil. Donc, plutôt que de proposer une Xième interprétation, exhiber la structure qui gouverne les interprétations. Enfin, dernière position (et elle est essentielle pour le Traité théologico-politique) : reconstituer le raisonnement de Spinoza, c'est aussi regarder de près le matériau sur lequel il raisonne ; il pense en dialogue avec la Bible, non seulement dans les chapitres où il construit une théorie de sa lecture, mais aussi quand il parle de politique, ou d'histoire, ou des passions humaines ; les lecteurs de son temps (surtout en milieu protestant) la savaient pour ainsi dire par cœur ; il faut replonger les lecteurs de notre temps dans cette culture. Il en est de même pour certains textes latins : Tacite, Térence ou Quinte-Curce.
- Comment s'est constituée l'équipe avec qui vous avez travaillé ?
- D'abord nous avons tenu compte du fait que désormais, la recherche est internationale : l'équipe des éditeurs et traducteurs comprend des Français, des Néerlandais, des Italiens ; et nous avons travaillé en constante liaison avec nos collègues allemands, espagnols, israéliens et anglo-saxons ; nous avons profité de leur expérience, ils sont souvent venu discuter avec nous au cours de notre travail, et nous avons beaucoup réfléchi avec eux sur les choix des différentes traductions étrangères, présentes ou passées. Il faut déprovincialiser la recherche dix-septiémiste. Ensuite, le Groupe de Recherches Spinozistes a constamment profité des échanges avec les spécialistes de l'âge classique et des origines de la modernité, par exemple au sein du CERPHI (centre de recherches de l'Ecole Normale Supérieure des Lettres et Sciences humaines, consacré à l'histoire des idées en Europe à l'âge classique) auquel nous sommes rattachés. Mais, comme on dit, nos erreurs n'engagent que nous seuls !

Propos recueillis par David Rabouin.

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